A l’Ouest, du nouveau

Dans l’Amérique parano et angoissée des années cinquante, Nick Corey, shérif d’un bled paumé au coeur des rocheuses, traque le serial killer qui a sauvagement assassiné ses parents vingt ans plus tôt. Avec Le Cherokee, Morgiève nous offre un roman protéiforme, inclassable, déstabilisant et magistralement construit.

1954, quelque part dans l’Utah, le shérif Nick Corey fait sa ronde de nuit et découvre une voiture vide, vraisemblablement abandonnée, jugée immédiatement suspecte. Et, alors qu’il inspecte cette voiture et s’interroge sur l’étrange parfum qui en émane, un avion, un chasseur Sabre, surgit au-dessus de sa tête, « sans lumière, réacteur coupé ».

Et, comme il va le découvrir un peu plus tard, sans pilote…

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Avion de l’US Air Force abandonné dans le désert du Nouveau Mexique

Débarquent alors l’armée et le FBI ; chacun y va de son hypothèse : complot, attaque des soviétiques, extra-terrestres – rien ne dit après tout qu’une soucoupe n’aurait pas pu  « avale[r] le pilote (…) avec une pompe nucléaire« . De quoi provoquer une vaste panique dans le désert de l’Utah ; et, comme si ça ne suffisait pas, la voiture abandonnée conduit Corey sur les traces d’un serial killer, et pas n’importe lequel : surnommé « Le Dindon », il est celui qui a sauvagement massacré les parents de Nick Corey vingt ans plus tôt.

Une traque qui, par une sorte de surenchère dans l’horreur, a des airs de No Country For Old Men.

L’enquêteur et le crime marchent main dans la main

Un peu gros tout cela ? Oui !
Et avouons qu’on est un chouïa déstabilisé au début. D’autant que, pour corser le tout, Morgiève, auteur français, écrit un roman qui se déroule aux États-Unis et dont le personnage principal, Nick Corey, est un enquêteur portant le même nom que celui du plus célèbre roman de Jim Thompson, Pottsville, 1280 habitants (longtemps connu en France sous le titre 1275 âmes).

 

LO0080On est en droit de se demander où nous emmène Morgiève tout comme Morgiève est en droit de nous dire : laissez-moi faire, vous verrez bien ! Et il faut avouer que cela marche et qu’on lui emboite le pas, sans envisager un seul instant, au cours des 460 pages du roman, de l’abandonner. 

Nick Corey pourrait apparaître comme la caricature du shérif d’un coin paumé : il a « la voix enrouée, trainante, l’accent des ploucs qui forniquaient en famille » ; il est obsessionnel, impulsif, donc dangereux, et joue volontiers les abrutis, se revendiquant « con et paranoïaque ».

Ce qui ne l’empêche pas d’être un enquêteur hors pair qui a, par ailleurs, la particularité de pouvoir vous parler de Hopper, Bacon, Dora Maar, Sade, Proust ou du « transport amoureux » dans certains romans français …

Cette complexité du personnage est renforcée par la réflexion que Morgiève dissémine dans son roman sur l’ambivalence de l’enquêteur, sur la dangereuse intimité qu’il entretient avec le serial killer qu’il poursuit: l’enquêteur sait qu’il faut « (…) vivre dans le caleçon de celui qu’il chass[e], bouffer ses morpions, boire son sang… Et lui baiser la gueule » ; inévitablement « l’enquêteur et le crime march[ent] main dans la main, ils [ont] des besoins semblables ». 

L’auteur nous incite à voir derrière le décor

En suivant la piste de ce psychopathe, Corey, enfant adopté, pense se donner la possibilité de trouver la « piste antécédente, originelle », « »le secret » ; « comprendre pourquoi il avait été abandonné, pourquoi ses parents avaient été massacrés. Cela ne lui suffisait pas de penser que c’était parce que l’homme était méchant, non. Il y avait un secret, ce n’était pas possible autrement. »

Nick Corey est un pisteur à la recherche de son identité – aurait-il des origines cherokee ? -, un guetteur de souvenirs, « un psychanalyste des bords de route ». Obsédé par ce tueur, Corey comprend bien, lorsque celui-ci réapparait, qu’il lui est impossible d’échapper « à la puissance malsaine du passé [qui] aspir[e] tout dans sa fosse à merde » et que tout l’entraîne vers la même conclusion : les hommes ne sont sans doute pas faits pour vivre. Mais Nick le nihiliste sait aussi voir « une falaise aux ailes bleues à demi déployées », apprécier le bruit du vent et considérer que « vivre pouvait être une expérience incroyable [alors] quelle importance qu’elle soit inutile ? »

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Richard Morgiève

Morgiève semble nous dire:

« Je vais vous en donner pour votre argent : crimes horribles, ambiance de western, folle histoire d’amour, portraits percutants, mais, sans avoir l’air d’y toucher, je vais aussi vous montrer que je suis capable de sensibilité et de poésie, que je peux vous faire rire et vous émouvoir ».

Et un lecteur attentif détectera les discrets appels du pied par lesquels l’auteur nous incite à regarder derrière le décor, à voir un peu la machinerie et le machiniste ; Morgiève cherche à nous faire réfléchir sur ce qu’est la littérature et se plait à jouer avec les codes qui la régissent : « Une chouette a hululé, ce n’était pas original mais ça se mariait bien avec le décor ».

L’auteur nous balade ? Evidemment ! Mais tout le monde a besoin d’histoires parce que tout le monde a besoin de croire : « Il fallait raconter des histoires et éviter de s’en raconter. Il fallait raconter des histoires aux gens, les écrivains l’avaient bien compris ». Cette quête de Corey, cette réflexion en filigrane sur le travail de l’écrivain, le rôle des souvenirs et un indéfinissable parfum de nostalgie donnent au roman une dimension très littéraire.

  Morgiève est gonflé et le pari audacieux, mais il est tenu ! L’auteur nous entraîne loin, très loin des sentiers balisés. Et l’on sort sonné de ce roman dont la virtuosité donne envie de corner chaque page pour retenir un trait d’humour, une image fascinante, une formule saisissante. 

Bénédicte Giusti-Savelli

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